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                      Faillite d'un commerçant

    

L'enclume, emblème de la foi hugenote  

"Les la Fontenelle ont paru longtemps reussir assez; bien dans le commerce, mais le temps n'est pas aventageux, il vient des revers, les protestants obligés de se livrer au commerce n'ont point d'autres ressources [que de vendre leurs biens] pour s'acquitter et continuer leur commerce..."   (lettre du subdélègué à l'intendant de Caen,  1785)

 

Jean [Baptiste] de la Fontenelle, sieur de la Vallée, fils aîné de Jacques (507) et de Madeleine Duchemin est né à la Mottinière le 15.11.1742, décédé à Caen le 20 fructidor an IV (6.09.1796). Marchand d'étoffes (1767-1776), domicilié jusqu'en 1776, à la Mottinière, de 1766 à 1773 à la Villière, à partir de 1780 à Caen où il exerça le métier de jardinier (1780-1796). Il épousa, en 1 ère noces, par contrat de mariage du 14.01.1764, passé devant Mtre Cailly, notaire à Tinchebray, une demi cousine, Marie Magdeleine DUCHEMIN (Duc 704) née à N.D. Tinchebray le 30.04.1740 + 19.11.1778, veuve de François Letouzey, fille de Gilles et de Magdeleine Sorel.

En 1766, il acheta une propriété au village de la Villière qui jouxtait "les représentants du sieur Dumont d'Urville", bailli des Hautes Justices de Fresnes et de Condé-sur-Noireau, avec lequel il était "l'intime ami". La famille du navigateur, Jules Sébastien César Dumont d'Urville (1790 + 1842) qui découvrit en 1840 la terre Adélie, possédait la terre de la Villière depuis le XVI ème siècle. Il s'établit à la Villière et afferma sa ferme de la Mottinière le 16.11.1767, à Etienne Leconte, laboureur.

Son commerce, prospère au début, se détériora rapidement. Il devait en 1773, 10 862 livres à divers créanciers. "Le 5 mai 1773, la Fontenelle dépose son bilan au Greffe du Consulat de Caen; ses créanciers sont convoqués; ils s'assemblent, le 18 juillet de la même année; ils consentent en sa faveur un acte d'atermoiement; (...). Cet acte est homologué, la Fontenelle obtient main levée de sa personne & de ses effets. Il est remis en possession de toutes ses marchandises, ses registres lui sont rendus". On lui fait confiance. Il revend la même année sa maison de la Villière à Louis Amiard.

Trois ans plus tard, un de ses créanciers, François Le Conte, marchand de la paroisse de Chanu, le traduit en justice, malgré l'acte d'atermoiement et l'opposition du sieur Dumont d'Urville. Jean perd; ses biens sont saisis par décret et vendus le 13 mars 1776, au feu des enchères.

La terre de la Villière, divisée en 10 lots, est adjugée à un marchand protestant originaire de Saint-Denis-le-Gast, Jean Pierre Le Moine (qui sera assassiné par les chouans en 1795), pour le prix de 12 000 livres, les 3 pièces de terre qu'il possédait au village de la Monnerie, à Marie Madeleine, veuve de Jacques Peschard et à Jean Lebaudy, pour 300 livres et les 7 parcelles, d'une superficie de 8 acres, 1 vergées 1/2 (6,81 hect.) situées à la Mottinière, à ses frères, Jacques (626) et Pierre (629) de la Fontenelle, pour la somme de 2410 livres. "laquelle terre de la Mottinière se consiste premièrement, en un jardin a plant situé au village de la Mottinière, paroisse de Fresnes, contenant une vergée ou environ sur lequel il y a une maison manable et une salle à coté avec la superficie de dessus avec une étable étant dans ledit plant et superficie de dessus qui joute d'un bout Pierre de la Fontenelle, d'autre bout la ruelle de Vaubunel, d'un coté Jacques de la Fontenelle et d'autre coté Pierre de la Fontenelle; secondement, en une pièce de terre en pray nommé le Pray Poirier contenant une vergée et demie ou environ qui joute d'un bout Pierre de la Fontenelle, d'autre bout Nicolas de la Fontenelle, d'un coté le sieur de Couëspel, écuyer et d'autre coté la ruelle de Vaubunel; troisièmement, en une pièce de terre nommée le Pray Picotté contenant demie acre ou environ qui joute d'un bout Jacques de la Fontenelle, d'autre bout et d'un coté les pièces cy après et d'autre coté Pierre de la Fontenelle; quatrièmement, une portion de terre en la haye contenant demie acre ou environ qui joute d'un bout la chaussée du vivier d'Endrouët, d'autre la pièce cy dessus, et d'un coté les héritiers Pierre de la Fontenelle et d'autre coté la pièce cy après; cinquièmement, en une pièce de terre labourable nommée le Longchamp contenante deux acres ou environ qui joute d'un coté le vivier Dendrouët ou plutôt le chemin du vivier Dendrouët allant à la Mottinière, d'autre bout et d'un coté la pièce cy après et d'autre coté Pierre de la Fontenelle; sixièmement, en une autre pièce de terre labourable nommée le Champ de la Mare contenant sept vergées ou environ qui joute d'un bout et d'un coté Jacques de la Fontenelle et d'autre bout et d'un coté Pierre de la Fontenelle et la pièce cy devant dénommée; septièmement enfin, en une portion de terre labourable nommée la Grande Friche contenant trois acres ou environ qui joute d'un bout et d'un coté Pierre de la Fontenelle, d'autre bout et d'autre coté Jacques de la Fontenelle et les héritiers Nicolas de la Fontenelle et qui est tout et autant qu'il appartient ou plutôt qu'il appartenoit à Jean de la Fontenelle la Vallée audit village de la Mottinière et aux environs (...)". La faillite est totale. Le subdélégué de Vire écrira en 1781: "il a voulu faire le gros commerçant, il a succombé et fait faillite et à la suite de cession de bien, son bien est en décret, il n'a donc aucun bien."

Sa femme, Marie Madeleine Duchemin meurt le 19 nov. 1778, laissant six enfants en bas âge, dont le plus jeune n'a que quelques semaines. Une semaine après, il se réunit avec Jean de la Fontenelle (638) fils de feu Nicolas (515), Pierre (629) et Jacques (626) de la Fontenelle, ses frères, Nicolas de la Fontenelle (631), Jacques Duchemin, Louis et Jacques Sorel, Jean Le Touzey, Jean Pelluet, Jacques Thoury et Daniel Buffard, tous "parents paternels des enfants mineurs dudit Jean de la Fontenelle fils feu Jacques et de deffunte Marie Madeleine Duchemin aux fins d'élire un ou plusieurs tulteurs auxdits mineurs au lieu et place dudit Jean de la Fontenelle leur père, veû que cest biens sonts saisy en décret". Pierre de la Fontenelle (629) est désigné tuteur principal et administrateur des héritages de Marie Madeleine Duchemin.

Il épousa, le 3.02.1780, Margueritte BOILLE (Boi 414) née le 14.04.1751 + Les Bruyères, le 21.11.1819, fileuse, fille de Pierre et de Margueritte Raoult.

"Ne pouvant plus subsister à Fresnes", il se retira la même année à Caen, où il trouva une place de jardinier. La situation précaire dans laquelle il se trouvait l'obligea à laisser chez différents parents ses six enfants. Anne, âgée de 12 ans, fut confiée à sa grand-mère, Madeleine Duchemin, épouse de Louis Sorel, domiciliés à Tinchebray.

Le vicaire de cette ville en profita pour faire revivre un des édits de persécution qui permettaient l'enlèvements des enfants à leurs parents pour les élever dans la religion catholique. Selon Jean de la Fontenelle et A. Galland, historien du protestantisme bas-normand, Anne fut enlevée dans les premiers jours de novembre 1780. Selon le subdélégué de Vire, Demortreux, Anne partit d'elle même chez le vicaire de Tinchebray. Celui-ci l'amena à la maison des religieuses des Hospitalières de Vire.

L'hôpital de Vire où Anne fut séquestrée

Le 9 novembre, un huissier et trois sergents se présentèrent au domicile de la grand-mère, afin de se faire remettre les vêtements d'Anne. Madeleine Duchemin leur remit une paire de souliers avec leurs boucles de cuivre, 2 paires de bas de laine, une jupe brune, une camisole d'étamine, 5 coiffes de grenade garnie de mousseline, un bonnet de nuit de même tissus, 2 tabliers de toile, une camisole de bouchon (sorte de laine d'Angleterre), une autre de cinq laines brunes, un tablier de bouchon, 4 mauvaises chemises, un mouchoir de coton bleu et blanc, un mouchoir d'indienne, une barrette d'indienne, un bonnet de molleton, 2 mauvais bonnets et une cornette de toile de lin garnie de mousseline.

 

L'hôpital où Anne fut séquestrée

Jean de la Fontenelle se rendit trois à Vire pour essayer de voir sa fille. On lui répondit "tantôt qu'elle n'étoit pas visible, tantôt qu'on ne la connaissait pas et qu'elle n'étoit pas dans cette maison". Désespéré, il écrivit en décembre à l'Intendant de Caen, Esmangart.

Chargé de l'enquête, le subdélégué de Vire, Demortreux, fit le 21 janv. 1781 le rapport suivant: "C'est elle qui a demandé à se retirer à l'hôpital général de Vire pour y être instruite. Le vicaire, homme de vrai mérite l'a secondée dans sa bonne volonté. (...) Jean de la Fontenelle (...) est un protestant entesté auquel on couperait plustôt le col (le cou) que de le faire renoncer à ses erreurs. (...) après cela doit on écouter un père deraisonnable qui parce qu'il est entesté veut que ses enfants suivent ses préjugés et qui veut plonger sa malheureuse fille dans la misère dont il est excédé; c'est vouloir absolument le mal de cet enfant par préjugé. Il y a peu de temps qu'on recevait très volontiers les enfants de l'âge de 12 ans, qu'on les faisait passer aux Nouveaux et Nouvelles Catholiques pour les instruire aux fins de l'unité de la religion reconnue dans le royaume et diminuer insensiblement le nombre de protestants".

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"Recister" gravé par une prisonniere huguenote "Résister" devient la devise des protestants

L'esprit de tolérance avait déjà fait d'importants progrès. Le subdélégué de Caen répondit: "Il y a sans doute beaucoup de vérités dans le rapport de M. Demortreux; mais bien peu de philosophie."

De Mortreux écrivit à nouveau, le 7 févr. 1781: "Cette fille m'a déclarée que c'est elle qui a demandé à venir à l'hôpital et qu'elle n'a point été enlevée de force. Je crois que cela n'a rien de contraire aux loix. Loin de cela, elles veulent qu'il n'y ait qu'une religion (...) et regardent comme relaps ceux qui persévéreraient dans le protestantisme (...). Où peut-il donc y avoir de la faute de la part d'un enfant qui suivant les loix demande l'instruction, où est la faute de ceux qui la lui donnent en conformité, en quoi l'authorité paternelle peut-elle être blessée en donnant à un enfant l'instruction prescrite par les loix ? (...)".

L'intendant décida le 10 février 1781 qu' "Une enfant de douze ans n'a pas d'elle même de telles volontés. Le père la réclame; les religieuses Hospitalières et personne n'est en droit de la garder. Répondre à M. Demortreux qu'on devra la remettre sur le champ au père (...) s'il l'a réclame de nouveau".

Cette séquestration provoqua beaucoup d'émotion dans la communauté protestante de Fresnes et plus particulièrement dans la famille de l'enfant. Les douze parents chargés de la tutelle des enfants mineurs de Jean de la Fontenelle, s'assemblèrent le 24 janv. 1781, devant le lieutenant de la Haute Justice de Fresnes, afin d'en reconsidérer le montant. "Lesdits douze parents (...) après avoir entre eux murement conféré ont déclaré qu' (...) ils consentent que la nourriture et entretien desdits enfants mineurs (...) demeurent fixés à la dite somme de cent livres (par enfant), que le revenu desd. mineurs soit également abandonné à leur tuteur sur le prix de trente livres par an". Jacques Thoury (625), Jean Baptiste Duchemin et Louis Le Villain (621) s'engagèrent chacun à "nourrir, entretenir et éduquer" un des plus jeunes enfants, jusqu'à l'âge de 12 ans. Pierre de la Fontenelle (629) fut désigné tuteur principal et administrateur des biens des enfants mineurs.

Pierre dut porter plainte contre son frère, Jacques (626) qui fit abattre et couper, cinq gros hêtres situés "sur la haye qui fait séparation du plant dudit Jacques de la Fontenelle d'avec la pièce labourable nommée la Friche appartenante aux enfants dudit Jean de la Fontenelle", "lesquels haistres après l'abattis ou arrachis ont été manoeuvrés et approfités par ledit Jacques de la Fontenelle". Jacques de la Fontenelle fut condamné le 2 oct. 1792, par le Juge de Paix de Tinchebray "à payer 70 livres de dommage et intérêts audits mineurs et condamné de réparer la ditte haye et fossé avant le mois de mars prochain".

En 1785, le beau père de Jean de la Fontenelle, Louis Sorel, fit publier un Monitoire (le Monitoire était une citation juridique, faite sous peine d'excommunication, réservée normalement aux catholiques) dans lequel il accusa Louis Amiard, qui avait acheté en 1773, la maison de la Villière, d'avoir pris, lors du déménagement, des quittances appartenant à son gendre et de les avoir brûlées, ainsi que d'avoir enlevé des "meubles & effets, pailles, fumiers, bois à merrains appartenans au même Jean de la Fontenelle, sur sa terre de la Villière." Les fils de Louis Amiard récusèrent violemment cette accusation, affirmant que "la Fontenelle lui même, ainsi qu'il est rapporté au Procès, travailloit nuit & jour avec ses ouvriers, à enlever ses meubles, avant la prise de possession d'Amiard."

Le langage employé par les fils d'Amiard, dans le "Précis justificatif" qu'ils firent publier en 1787, illustre l'atmosphère passionnée de l'époque.

"Mais avant tout encore -écrivent-ils, entre autres- retracerons nous ici ce que Louis Amiard a déjà si vivement reproché à notre injuste accusateur. L'oubli de la nature, l'abus de nos cérémonies Saintes, la profanation de nos Augustes Mystères... Peindrons nous Sorel, conduisant à l'infamie, traînant à une mort ignominieuse la Fontenelle qu'il suppose notre complice, ce la Fontenelle dont il a épousé la mère, que par conséquent il a adopté pour fils ? Insensible au soin de son honneur, puisque notre condamnation, que partageroit la Fontenelle, rejailliroit sur l'épouse de l'accusateur. Sorel est il donc un forcené qui demande aux loix un fer sanglant, que pour déchirer ses propres entrailles ?...

La Fontenelle est devenu le fils de Sorel, & Sorel livre la Fontenelle à la sévérité des loix... Lecteurs, âmes honnêtes, qui que vous soyez, si la douce voix de la nature se fait encore entendre au fond de vos coeurs; si vous avez un père, un fils, une épouse; si vous ne prononcez ces noms chéris qu'avec l'attendrissement qu'ils inspirent, parlez... Jugez notre adversaire... Dites, sans frémir; Sorel n'a pas une âme atroce, & nous souscrirons à notre condamnation....

Considérez-le sous un autre rapport. Vous verrez un protestant, armé des censures de l'Eglise Romaine, menacer, frapper d'anathème les pieux & timides catholiques, dont il méprise les rites sacrés... Les foudres du Vatican lancés en faveur d'un Sectaire...Les âmes des chrétiens ouvertes à la terreur & Sorel se livrant à une joie amère, la dérision sur les lèvres, le blasphème au fond du coeur....O vous, qui participez à nos dogmes, retenez, retenez s'il est possible, les mouvemens de la plus juste indignation...".

Le "Précis justificatif", signé par Le Lièvre de la Provotière, lieutenant de la Haute Justice, Juge d'instruction et par Me Le Cornu de la Cornière, procureur fiscal, critique longuement et violemment le seigneur Dumont d'Urville, bailli de la Haute Justice. Ils lui reprochèrent, notamment, son témoignage, qu'ils jugeaient partial. Il faut voir derrière cette affaire, une lutte d'influence entre le lieutenant et le bailli de la Haute Justice. Jean de la Fontenelle semble avoir été utilisé dans cette affaire; cette histoire de déménagement 12 ans après les faits ne fut qu'un prétexte. L'affaire fit pas mal de bruit dans la contrée; elle était encore en 1789 et 1790 en instruction devant la Haute Justice de Fresnes ...

La situation économique de Jean s'améliora, car il put racheter le 20 nov. 1785, pour la somme de 2000 livres, "un plant, deux corps de maisons et dépendances, une portion de pré d'environ 1/2 acre, une portion de terre nommée le Vaux Bunel contenant 3 vergées et une pièce de terre labourable nommée Le Champ du Milieu contenant environ 1 acre" situés à La Mottinière que son cousin, Jacques de la Fontenelle (639) vendit avant d'émigrer à Jersey. Le subdélègué de Vire qui recommanda cette vente écrivit à l'intendant: "Les la Fontenelle ont paru longtemps reussir assez bien dans le commerce, mais le temps n'est pas aventageux, il vient des revers, les protestants obligés de se livrer au commerce n'ont point d'autres ressources pour s'acquitter et continuer leur commerce..."

De son 1 er mariage, il eut avec Marie Magdeleine Duchemin, huit enfants nés à Fresnes: Marie Madeleine (728), Jean (729), Anne (730), Jacques (731), Suzanne (732), Jacques (733), Louis (734), Françoise (735), du second mariage, quatre enfants nés à Caen: Jacques (736), Marie (737), Pierre (738) et Constance (739).

 

Mise à jour le 14 mars 2002